Chaque phrase
Chaque phrase est comme une tache de sang, un orgelet sous la paupière, un nerf dans une paupiette de veau, une verrue sur la page, un demi-verre de soif, un quignon de faim. Chaque virgule est un bouton d’acné. L’écriture offre ses mains à la beauté du monde, ses yeux au paysage, ses pas à la route cervicale, son pollen aux abeilles affamées, ses plumes aux oiseaux de passage. L’écriture offre sa bouche aux mots des hommes, ses lèvres aux baisers de la nuit, sa langue à la salive du sens, son cerveau aux neurones d’Einstein, ses couleurs à Chagall, son cash aux démunis, son pain aux affamés, son vin aux assoiffés, son encre aux stylos-billes, sa petite laine au froid d’automne, sa pelisse à l’hiver, ses bottes de sept lieux aux pieds des nains, ses bûches d‘érable au poêle à bois, ses feutres dans mes bottes. J’écoute sa lumière sonore au milieu de la nuit.
J’écris sur une table bancale qui ressemble à la vie avec ses pattes branlantes. Ses planches vermoulues sentent la rouille des souvenirs, la nausée du passé, l’ordinaire des jours. Une salière empêche les pages de s’envoler. J’ai l’âme à nu sous l’étoffe des haillons. J’aime la solitude, loin du vacarme assourdissant, ce creux au fond des choses. Malgré mes jambes atrophiées, je marche dans la nuit avec des mots qui nous éclairent. Mon loup est mort mais je l’entends encore. Quand il hurle à la lune, le désespoir me bouche les oreilles. La vie tient à un fil toujours prêt de se rompre. Il faut bien que les enfants croient à quelque chose pour continuer de jouer, aux ballons, aux toupies, aux tapis volants, à sa mère et son père.
Le bloc du cœur fond dans la chaleur du corps. Il saigne sous la chair. Les arbres dans la cour, on dirait qu’ils marchent, qu’ils pleurent sous la pluie. Les nuages partent en voyage. Les enfants se souviennent de tout. Sur les routes encombrées, les pas se rembobinent. Les vieux autobus se changent en vélos minces, en essaim de vespas. Les choses de l’enfance ont pris un coup de vieux. Elles ont la barbe grise, la pipe au bec, des tatoos sur la peau. Les poupées des enfants ont pris des rides et leurs camions perdent leurs roues. L’âme tombée dans l’herbe, près du vieux cœur du monde, se cherche une prière. Elle brille entre deux fleurs sauvages. Le vent pousse les parachutes gris des pissenlits. Devant une rivière, un paysage, un boisé, les enfants veulent nager avec les poissons, partir avec les oiseaux, courir avec les bêtes. Je reste seul en compagnie des chaises avec mes états d’âme. La solitude, j’en ai fait une amie. Les mots des poèmes ne remplacent pas les choses mais les rendent plus belles. L’année a mal commencé mais elle finit très bien. Je suis passé de la mort à la vie, de la grand-mère à la grammaire, de l’alphabet à la parole, de la plume au clavier, des mots à l’écriture. Mes dix doigts comme un poing sont un peuple en colère. Je m’entends bien avec la rage, la souffrance et la mort. La vie n’est pas une ligne droite mais un tracé d’ivrogne, un ravage de mots réant comme un chevreuil, une rage de dents, un orage d’été.
Jean-Marc La Frenière
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