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La parole des taiseux se manifeste par les gestes. Les mains sont des oiseaux jouant entre les choses. Les rides se creusent sans faire de bruit. Les mots tombent en poussière. Je les balaie sur la page comme les miettes sur la table des matières. Chaque phrase est une main d’enfant sur un caillou, un oiseau sur la branche, un œuf dans son nid. Quand je ne marche pas, je suis planté comme un clou dans la planche du réel. Ma peau est accrochée comme une veste à la patère du jour. Il faut refaire la parole débâtie, détordre le langage, essorer la lessive du cœur, desserrer la poigne des racines, repeindre avec les yeux la couleur des saisons. La terre ouvre ses jambes pour accueillir la pluie. Son ventre est chaud comme l’urine des forêts.

Après un long séjour à l’hôpital, je reviens chez moi compléter le puzzle, retrouver ma vie en pièces détachées, fouiller dans ma brocante intime, farfouiller dans la nuit. Après un long silence, je reprends mot à mot la parole. Je retrouve la vie, l’envie folle d’être ici. Les mots ricochent dans ma voix comme des billes de pinball. Allant à peine du lit jusqu’au bol des toilettes, je rêve plus loin que les avions ne vont, que les oiseaux ne volent. J’apprivoise les arbres, la vie promise des racines, la saveur des fruits, la neige des pommiers. Les oiseaux me réveillent au matin. Je préfère leur chant aux bruits de l’hôpital, l’odeur du vent à celle des pansements, l’herbe verte au teint maladif des salles d’opération, le murmure des mûres au cri des ambulances, les piqûres d’ortie aux seringues épidermiques, la sève des seringas au sang des cathéters. J’ai le goût des orages et des oranges amères. Le pouls du monde bat la chamade. Je respire par les poumons des mots, les branchies des poissons, les branches dans les arbres, la chlorophylle du silence. Le lac William a remplacé mon Richelieu d’enfance mais l’eau reste la même. Les rames sont des pinceaux qui plongent dans la laque et l’eau fraîche du lac. On dirait un tableau de Bellet avec son soleil et son gros bleu d’azur, sa même femme en vol assoiffée d’infini. De grands arbres bordent la rive comme ils faisaient pour la rivière. Mes phrases en pente douce vont rejoindre la plage.

Chacun bricole son cœur comme il peut, un brin de poésie, de révolte et d’amour, un hectare de tendresse où semer des mots doux, je t’aime, il fait froid, ne rentre pas trop tard. J’ouvre la porte au monde, à la terre, à la mer et au ciel. J’interroge les meubles. Les tatouages sont une façon d’écrire. Je me contente des cicatrices et des bleus provoqués par les gnons. Il y a une musique quand on ouvre les livres mais elle ne remplace pas les traces de pas sur la piste des loups. Je m’ennuie du mien que mon fils a nommé Chibouki, probablement pour sa sonorité amérindienne. Les mots sont mes signaux de fumée. J’écris en file indienne. Chaque phrase est une ligne d’horizon.

Je vis entre les livres. Je saute de l’un à l’autre comme l’écureuil entre les arbres et le hamster dans sa roue. Il neige en plein été dans une boule de cristal. Il suffit qu’on l’agite. Je vis entre Desnos, Michaux, Guillevic, Neruda. Je pédale avec Réda autour de Paris, en Bretagne avec Perros. Je goûte la madeleine de Proust. Je relis Ponge et sa prose des choses. J’admire les faïences de Le Gouic et les images exploréennes de Gauvreau. Je marche avec Lionel Bourg du Harrar de Rimbaud aux Laurentides de Miron. Malgré la pandémie, je suce le a entre le pain et le pin. Je ne prie pas les saints mais je tête les seins. Les arbres sont des livres qu’écrit la chlorophylle, des in-quarto de bois, des feuilles en Garamond. C’est mon dernier déménagement avant l’autre, définitif. J’ai déjà un lopin de terre qui m’attend près de ma mère, mon père et mon grand-père.

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

 

 

 

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