Dressing
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10 mai 1981 dans Dressing
Le dix mai 1981, après m’être lassée de hurler de joie seule dans ma banlieue trop silencieuse (ou trop giscardienne ?), je décide d’aller à la Bastille, que je rejoins difficilement. Je pars après avoir enroulé autour de mon cou un Keffieh rouge, ramené du Liban, parce que je ne trouve rien d’autre que je puisse brandir comme un étendard.
Nous convergeons par petits ruisseaux vers la place bondée. Je suis, comme chacun ici, étonnée de nous voir si nombreux et l’étonnement à être devenus « la majorité » est fort. Ce mot qui avait désigné si souvent l’adversaire politique, comme s’il n’était pas possible d’être victorieux pour nous qui, pourtant, ne pouvions compter que sur notre nombre, démonstration de force dans les manifestations et qui, pourtant, ne produisait aucun des changements auxquels nous tenions.
Nous savions qu’il nous resterait toujours en tête ce nom d’«opposition », qu’il allait falloir agencer les deux postures, mais ce soir là, nous ne savions rien, nous avions ce rire et cette tendresse que je n’ai jamais vus à aucune autre foule, jamais non, on ne m’avait souri comme cela, visages inconnus et parfaitement fraternels. Je suis restée des heures là, désemparée (quel signe, quel geste, quels mots pour manifester ce bonheur-là ?).
Je me souviens qu’il a plu et qu’on s’en moquait, qu’on a bien dû dire que les cieux étaient réacs. Mon Keffieh agité dans la foule, que venait embrasser des hommes maghrébins, comment le symbole palestinien venait ici trouver sa place, oui, mon Keffieh rouge, contenait le drapeau tricolore et plus encore, sur la place même de la prison rasée par ceux qui nous ont légué le sentiment d’universel.
Jane Sautière
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